
Nous sommes contre la médiocrité. Nous voulons nous compromettre avec la personne humaine.
(Eduardo Galeano)
Par deux fois, j’ai eu l’occasion de visiter Berlin-Est du temps où la RDA existait encore, dirigée d’une main d’enclume par le génialissime E. Honecker. Je ne m’y suis pas senti à l’aise, j’avais l’impression d’être épié, le contact avec les allemands de l’est était froid et distant.
Lorsque je me suis décidé à visiter la Birmanie il y a quelques mois, je me suis demandé à quoi il fallait s’attendre. Je n’avais aucune idée de la forme de cette dictature à la réputation si terrible et de cette junte sans âme ni loi qui la dirige. De plus, je ne connaissais pratiquement rien de cette région du monde. Bien que des dizaines de moines venaient de se faire massacrer, je me décidai à « y aller quand même ». Non pas par quelque élan héroïque, mais par l’envie de savoir, de me rendre compte par moi-même comment il se vivait dans ce bout du monde que l’on disait fascinant par ailleurs.
Les formalités d’entrée dans le
pays à l’arrivée ne durèrent pas longtemps, les bagages n’ont pas été fouillés à notre insu, ni contrôlés officiellement. Très vite, sur place, j’ai constaté l’absence totale « de
junte ». Avec l’un ou l’autre des voyageurs du petit groupe que nous étions, nous plaisantions souvent en disant que nous allions nous plaindre si nous n’allions pas voir bientôt un
généralissime. Nous parodions certains de nos célèbres slogans publicitaires « avec la Junte, vous ne viendrez plus chez nous par hasard » ou encore « vous en avez rêvé, la Junte
ne l’a pas fait »…
Nous étions accompagnés d’un guide qui parlait très bien français, opposant au Régime, et avec qui nous avons pu discuter de politique à loisirs. A aucun moment donné, je ne me suis senti « suivi », « surveillé » ou « restreint ». J’ai pu me promener à Rangoon comme ailleurs tout à fait librement, seul. En toute sécurité. Et lorsque l’on s’arrêtait, pour regarder ceci ou cela, le contact avec l’habitant était très facile. Agréable. Désintéressé également.
Le pays vit dans un état de pauvreté monstrueuse. L’accès à l’information est contrôlé. La circulation automobile est faible, hormis Rangoon bien sûr. Il existe une loi sur la photocopie qui interdit de photocopier à plus d’un exemplaire tout document non officiel. Les Birmans ont droit à 10 timbres postaux par mois. Pas de téléphones portables, sauf pour les nantis bien sûr. Nos téléphones ne fonctionnaient pas non plus. Pour ceux qui ont la chance d’avoir une voiture, réquisitionnable à tout moment par le Gouvernement et sans dédommagement aucun, il faut savoir où prendre de l’essence sur le « marché noir autorisé ». Marché noir tenu bien sûr par des amis de la Junte. Maintenir dimanche dernier un référendum sur une constitution bidon dans les conditions que l’on sait : il fallait oser. Ils ont osé.
Maintenir un peuple dans une misère extrême en faisant de sorte qu’il ne s’occupe que de sa nourriture et de sa religion. Il fallait oser, ils osent. Je ne peux pas m’imaginer comment la population aurait pu être prévenu d’un danger aussi imminent qu’un ouragan. Peu de téléviseurs, pas de courant électriques (la nuit, les quartiers sont désservis à tour de rôle). Les « routes » sont tellement mauvaises qu’une vitesse supérieure à 35 ou 40 km/h est tout simplement impossible. Je n’exagère même pas.
Cette dictature brille par son
absence et par son effacement. Elle vend, officiellement ou inofficiellement, toutes les ressources du pays à des pays amis ou voisins comme la Chine, la Russie... Alors la misère du pays… On n’a
pas le temps de s’occuper de tout. Il faut oser… Lors d’une de nos haltes dans la campagne, une jeune femme d’une vingtaine d’années est venue se plaindre auprès de nous, ou plutôt auprès de
notre guide qui nous a traduit : réquisitionnée, elle allait à son lieu de travail obligatoire sur un chantier gouvernemental. Chaque famille de la région était obligée de mettre à
disposition une personne. Elle ne savait pas combien de temps ça allait durer, évidemment elle n’était pas payée.
Tant que ce pays aura des ressources, rassurez-vous : cette dictature n’est pas prête de tomber. Et au plus profond de moi-même je pleure. Je pleure d’avoir pu voir ce pays avant cette dévastation, je pleure pour tous ces nombreux sourires sincères que j’ai reçus, je pleure à l’idée de toutes ces souffrances et de cette misère accrue, je pleure devant mon impuissance et de nos passivités collectives, je pleure devant cette injustice terrible.
Commentaires