Accroche :

Nous sommes contre la médiocrité. Nous voulons nous compromettre avec la personne humaine.

(Eduardo Galeano)

Mercredi 31 août 2005

Voici l'interview intégrale du Dr Schneider, personnage et psy attachant s'il en est...

En petits caractères, ce qui a déjà été publié hier, en caractères classiques la seconde et dernière partie. Merci de laisser vos coordonnées bancaires avec autorisation de prélèvement dans vos commentaires.

J’avais proposé au Docteur Schneider le « Tout ou Rien », un rétro-café avant-gardiste un peu décalé comme lieu d’interview. Elle m’a spontanément proposé de venir la rejoindre dans son Cabinet, ce que j’acceptai. J’y arrivai avec quelques minutes d’avance, nerveux, les mains moites... La salle d’attente est assez quelconque, la décoration beaucoup moins : des pseudo portraits un peu torturés - dont on souhaite que les auteurs soient des enfants - de gens célèbres. J’ai cru reconnaître : Claire C., Bernadette C., Dorothée, Christine et son éphémère enfant Grégory V… Il règne dans cette salle d’attente une odeur de charcuterie fraîche, pas vraiment rassurante.  Je n’aurais pas le temps de faire le tour de ces portraits que le Docteur Schneider apparaît, à l’heure convenue. Grande, mince, un regard embrumé, le teint régulièrement brouillé, le visage inexpressif, marqué par le hasard de la nature et une génétique probablement contrariée. Une mèche de cheveux savamment entretenue, en totale contradiction avec son carré flou, lui balaye le visage. Cette femme m’inspire un mélange de compassion contemplative et de fragilité clinique. Sans pouvoir me l’expliquer, j’ai l’impression de me retrouver devant la fille d’Alice Sapritch et de Pascal Sevran. Je sais déjà que l’interview se passera bien. A son invitation, je la suis dans son cabinet. Il n’y a pas de bureau. Juste deux divans, face à face, à 3 mètres environ l’un de l’autre. La lumière est tamisée, le rare mobilier Art Déco s’impose de lui-même. Une cible, dont le centre décalé se trouve en haut à gauche, orne l’intérieur de la porte. Au lieu des traditionnelles fléchettes, des couteaux de cuisine sont plantés aléatoirement autour de la cible. Aucune dans la cible. Nous nous allongeons chacun sur un divan, moi en premier sur le ventre pour faciliter la prise de note ; elle en second sur le dos, après avoir pris soin que je ne puisse pas chuter.  Elle se croise ensuite les bras, ses mains se retiennent sur ses épaules. L’interview peut commencer.
            - Docteur Schneider, comment vous est venue l’idée de pratiquer ?
- Enfant déjà, je jouais au docteur avec mes camarades de classe plus âgés. J’arrivais très rapidement à annihiler leur volonté inaltérable qui ne suscitait aucun bon sens en eux.
            - Pourquoi êtes-vous habillée comme cela ?
- Comme quoi ?
            - Tout en noir deuil, à croire que quelqu’un vient de mourir…
- Patience ! (d’une voix douce mais convaincue)
            - Malgré votre célébrité, vous vous faites extrêmement rare. Ceci est votre première interview officielle. Pourquoi l’avoir acceptée maintenant ?
- Il m’est reproché de ne jamais dire quelque chose ou de ne toujours rien dire. A force de vouloir briller sous toutes les lumières, on prend un air éteint. Je serais probablement plus pathétique si j’étais moins léthargique. Je me préserve.
            - Dites-nous en un peu plus sur vos théories. Etes-vous plutôt orientée Freud, basée sur Lacan, inspirée de Jung, imprégnée du mouvement néo-Kantien ou baignez-vous dans l’ère post-Nietzsche ?
- De même que le coassement des grenouilles n’empêche pas l’éléphant de boire, j’ai mes théories tout à fait personnelles qui donnent d’excellents résultats en pratique. Tenez, je suis certaine de venir à bout de la dysharmonie d’évolution à expression très déficitaire dont vous me semblez être affecté. Souhaitez-vous prendre rendez-vous après l’interview ?
            - Croyez-vous en l’Homme ?
- Errare humanum est, perseverare diabolicum.
            - Que pensez-vous de la mort ? Que choisissez-vous : enfer ou paradis ?
- La mort est une fin de non se revoir. Je ne regretterai pas tant de mourir que de cesser de vivre. Enfin, je pense qu’ils sont nombreux les déçus qui redemandent du rab d’ostie le dimanche à la messe et qui se retrouvent catapultés en enfer. Et là-bas, pas de docteur pour soigner vos déprimes éternelles…
            - Pouvez-vous informer nos lecteurs d’un de vos cas les plus difficiles ?
- Chaque cas est unique, désespéré à la base. Un de mes clients, qui souffre non seulement d’une absurdité corporelle, est également envahi par un syndrome abandonnique anxieux. Après de longues années de traitement intensif, il tient maintenant à jour son journal intime électronique sur internet. Laissez-lui un commentaire, il en sera sûrement ravi : http://rien-nest-vrai.over-blog.com . Il est persuadé d’aller mieux mais au fond s’accroche à moi comme une moule à son rocher.
            - Avez-vous visité son blog ? Quelle analyse psychanalytique en avez-vous ?
- Réfléchir sur son for intérieur mène à tout, à condition de s’en sortir. Le cas du client que je vous cite est déjà délicat à la base : son équilibre est aussi fragile que celui d’une enclume posée délicatement sur une feuille de nénuphar. Au moindre souffle, il coule à pic. Plus inquiétant est qu’il soit arrivé à retrouver des cas semblables et plutôt pires au sien. A lire les commentaires de ceux qui visitent son site, il est facile de deviner tout le pathétique qui se cache derrière ces caractères. Je leur recommande vivement de s’adresser à un(e) spécialiste, comme moi par exemple.
            - Quels sont vos liens avec la nébuleuse Association des Pauvres Mais Travailleurs et son fantasmagorique Maréchal-Président à Vie ?
- S’il est vérifié que beaucoup de mes clients adhèrent à cette Association, pour leur plus grand bien d’ailleurs, je n’ai pas d’intérêts cachés dans cette affaire si votre sous-entendu est de cet ordre. Quand on observe la nature on y découvre les plaisanteries de l’ironie : elle a par exemple placé les crapauds près des fleurs. Je ne connais pas personnellement ce Maréchal-Président, mais il est vrai que tout comme moi, il est adepte de la politique de la RAAC (Retenue Abstinence Abnégation Contrition).
             - On dit de ce Maréchal-Président que c'est un illuminé...
- Vous savez, je n'ai fait que le croiser ici ou là à l'une ou l'autre soirée mondaine très privée où je n'ai fait que passer. Avec son regard d'écureil effrayé par les éclairs une nuit d'orage, je ne pense pas qu'il faille en craindre quoique ce soit... Il m'avait plutôt l'air éteint... On aurait tort d'attendre d'un éclair une clarté qui permette la contemplation...
            - Bientôt le mois de septembre avec son cortège de stress : la rentrée, la fin du beau temps, les impôts… Quels conseils pouvez-vous donner à nos lecteurs pour affronter ce brouhaha existentiel ?
- La survie est une justification de l’inexistence. Il y a des détachements qui sont des formes stratégiques de lâchetés. Chacun a droit à ses peurs et ses forteresses. En ces temps incertains, je ne vous saurais trop recommander d’adhérer à l’Association des Pauvres Mais Travailleurs.
            - On vous dit très changée depuis la disparition subite et inattendue de votre mari…
- J’ai été acquittée. Je ne détestais pas mon mari, ce fut un accident.
            - Que pensez-vous de l’évolution actuelle du Monde ?
- Tout n’est que compulsion et immédiatisation. Toujours plus et plus vite : dérisoire ! J’attends avec impatience la goutte qui mettra le feu aux poudres, ou l’étincelle qui fera déborder le vase…
            - Dernière question : comment vous différenciez-vous de vos confrères ?
- Notre profession est d’être une fenêtre ouverte sur l’âme. Mais moi j’ai une ouverture d’esprit, eux non. Et puis, je vais faire mes courses au Super U. Eux je ne pense pas. D’ailleurs, il faut que je vous laisse, il y a une promo sur le jus d’orange qui prend fin aujourd’hui…
            - Docteur Schneider, je vous remercie. Je vais de ce pas m’intéresser à cette association de pauvres mais travailleurs que vous avez évoquée. Si vous voulez bien me détacher maintenant : cette interview est terminée. Merci de commencer par défaire les boulets et les chaînes.
 
par antenor publié dans : psychopathologie de la vie quotidienne
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Texte libre

Si vous avez raté le début :
Anténor, accessoirement Maréchal Président à Vie (MPàV) de l’Association des Pauvres Mais Travailleurs (APMT) déteste les chats, les lumières que l’on laisse allumées, sa psychanalyste le docteur Schneider. Il affectionne les histoires qui se terminent mal, les tomates, les poudres et machines à laver (uniquement avec hublot), l’humour noir, féroce, sarcastique. Il n’a aucun égard pour les veuves et les orphelins : il voudrait qu’il y en ait plus.
Enfin, il a démodé les Troubles Obsessionnels Compulsifs et patauge pathétiquement dans les Troubles d’Opposition avec Provocation, la mare jamais desséchée de son existence quotidienne.
Il est torturé en permanence par un doute qui le ronge insidieusement : doit-il ou non assister au prochain festival de Cannes ? Enfin, il est persécuté par La Rousse, la fille de l'insupportable docteur Schneider.

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